Filature de Balanod


L’histoire de la filature de Balanod (texte de René CURTIL)
(extrait de Balanod, autrefois mon vieux village, p.99 et 105)
Philibert de la Baume fonde la papeterie fin 16e, c'est l'une des plus anciennes de la région Franche Comté, elle sera transformé en cartonnerie début 19e, puis en filature à laine puis en moulin, en 1832. 

Mise en vente en 1841, elle est en partie rachetée par le meunier Bourgeois, puis au teinturier Tournier, et ensuite aux Bondivenne, qui achètent l'autre partie. 

De nouveau en vente en 1873, c'est Antoine Chenut qui rachète et rebâtit entre 1875 et 1885, la date de 1896, inscrite sur un linteau, date d'une modification du bâtiment. Ce sont ses fils, Georges et Louis, et son beau frère JM Astier, qui géreront l'entreprise, puis la veuve de Louis. 

Vers 1920, l'aile en retour côté sud est est agrandie, l'atelier au nord est également, entre 1920 et 1934. En 1942, les établissement Delage de Saint Etienne installent une cheminée de 15 de haut. Le logement patronal, situé sur le côté nord, fut reconstruit vers 1923 et refait en 1947.

 Le site ferma ses portes en 1973, il était doté, en 1863, d'une machine à vapeur, en 1882, d'une chaudière, et en 1925, d'un moteur à huile lourde, d'un bassin de 250 m3, et d'un moteur électrique de 20ch à partir de 1934, date de l'électrification du site, ainsi que d'un moteur électrique Patay de 28ch, et de 2 roues hydrauliques au dessus. Mi 19e, le site employait 25 personnes, comme en 1934 et 24 personnes en 1965. L'ensemble était composé d'ateliers principaux, construits en moellons calcaire apparent, avec des baies en arc segmentaire, un soubassement voûté, 2 étages carrés ou un étage carré et un étage en surcroît, reliés par un escalier droit, avec une charpente en bois, et une toiture de tuiles mécaniques. Les bâtiments construits après 1920, sont en parpaings de béton, avec des appentis en béton, ciment amiante ou tôles ondulées; le logement patronal, le bureau, et l'atelier de fabrication sont en croupes, avec toiture de tuiles creuses sur le pignon ouest, et lanterneau sur l'atelier de teinture.


C’est Claude Paul BONDIVENNE – né le 22 Nivose de l’an X (12 janvier 1802) – qui reprend le complexe géré et développé par P.F. BOURLIER … Il a 30 ans, dispose d’un capital provenant d’un riche héritage, d’une certaine expérience d’entrepreneur (fils de meunier) et apparemment d’un tempérament dynamique. Il arrive d’Orgelet. La famille de Joseph BRIDE l’accompagne.
Durant quelques années, il poursuit les activités en cours, privilégiant les opérations textiles : foulerie et teinture.
En 1840, il abandonne la cartonnerie et se lance dans le tissage de droguet (assemblage de laine et de soie) et la filature de laine. En 1854, l’usine emploie 25 ouvriers.
En 1853 il met en oeuvre une opération : construction de l’usine de la Grand’route.
De 1860 à 1865 il est maire de Balanod.
En 1862 il cède son usine du « Capot » à Antoine Lazare CHENUT.
On peut maintenant évoquer l’entreprise sous la dénomination de Filature. Réactualisée dans ses objectifs : le filage de la laine (du brut à la pelote ou à l’écheveau) … progressivement modernisée, la fabrique revendique une date de création : 1840.
En 1862 arrive un repreneur : Antoine CHENUT. Il a 25-26 ans et il est originaire de Clux (Nièvre) … (Je n’ai pu obtenir de renseignements sur sa parenté et ses compétences).
Il acquiert l’essentiel du complexe mais Paul BONDIVENNE conservera une partie de l’ensemble : celle qui fonctionne avec la petite roue intérieure et qui traite du tissage … Cette roue, tributaire du « Besançon », était indépendante du canal.
Antoine CHENUT rénove et équipe l’usine d’une machine à vapeur de 12 CV.
En 1867 il embauche un maître teinturier : Monsieur GRAPINET Claude, 56 ans. Natif de Beaufort mais formé à Lyon (…) dirige le secteur teinturerie. Etienne DELSORT – un maître filateur de Vienne (Isère) – vient parfaire l’équipe technique.
1880 – On entreprend de changer la roue hydraulique principale. Une roue à aubes métallique construite par les Etablissements Ferrier de Cousance est mise en place : 8 mètres de diamètre, 16 rayons, largeur 1,20 m… Puissance = 200 l x 8 m = 1600 kg/m ou 20 CV. Cette roue existe encore mais a cessé de tourner.
Un aqueduc franchissant la route est reconstruit (autorisation municipale du 15.11.1876). Paul BONDIVENNE rétrocède la dernière partie de l’usine. L’entreprise prospère.
Antoine Lazare CHENUT a vite affirmé son autorité et son rayonnement : il devient maire de Balanod en 1870… Mais pour une sombre histoire de droit de passage il est assassiné le 8 mars 1884 à la porte de son usine par Joseph PAULY qui l’abat de 2 coups de fusil ! Il avait 46 ans.
1884 – Antoine CHENUT a eu 2 enfants de Rosalie VERNIER – Louis Lupicin (1866-1915) marié à Louise-Françoise ASTIER et Marthe (1869-1895) mariée à Jean ASTIER. A la mort de son mari, c’est Rosalie VERNIER qui devient, juridiquement, le chef de l’entreprise.
Louis n’a que 18 ans. Sa mère Rosalie VERNIER n’a ni la compétence, ni surtout l’esprit entreprenant de son mari. Néanmoins, sur sa lancée, l’entreprise perdure …Mais sans envergure. Il y a des périodes de récession et de chômage technique. Ainsi, en 1895, il est fait état, à l’appui d’une demande de réduction de patente, d’un chômage de 4 mois par an !
Cette entreprise, il est vrai, est restée à l’exploitation de laine de dernier choix et de récupération. La destination en était la fabrication de draps feutrés rustiques pour confection de couvertures rudimentaires. C’était le style des filatures et tissages de Vienne (Isère) avec lesquels l’usine travaillait.
L’entreprise subissait aussi l’évolution économique (demande de meilleurs produits) et la concurrence des filatures et tissages du Nord français.
La période « Veuve CHENUT – Jean ASTIER » cesse en 1900. Rosalie VERNIER meurt en 1920.
1900 – Louis Lupicin CHENUT – fils d’Antoine – gère maintenant seul l’entreprise. L’analyse de l’entête de lettre et l’examen des références portées sur les bâtiments laissent à penser qu’il s’agit d’une importante manufacture textile. Malheureusement son matériel commence à dater et les débouchés bien limités ; l’usine tourne grâce à la diversification de sa production et à une corporation d’ouvriers aussi consciencieux que mal rémunérés (ouvriers et ouvrières : 1,50 F à 2,50 F par jour de 10h).
La guerre de 1914 vient à point pour réactiver l’entreprise … Le personnel féminin – le plus nombreux – reste en place. La concurrence du Nord envahi a disparu. Les besoins en laine grossière (couvertures militaires, capotes, uniformes …) donnent ouvrage et trésorerie.
Mais Louis, le patron, meurt en 1915 à 49 ans. Louis, le fils, 21 ans, est mobilisé et Georges, 12 ans, est trop jeune. L’équipe Rosalie VERNIER et son gendre Jean ASTIER vont reprendre du service.
1920 – Louis (1894-1969) et Georges dit « Georget » (1903-1971) héritent de l’entreprise.
Ils essaient de maintenir l’activité générale sans avoir l’ambition – et sans doute les moyens – d’investir en une machinerie moderne plus performante. Ils exploitent donc le créneau traditionnel de laine grossière, de laine rustique non désuintée adaptée aux métiers datant de 1840.
C’est en ces années de 1820 qu’apparaît, à Balanod, Ahmed, le premier émigré maghrébin. Il a été embauché pour le déballage et le premier débourrage des ballots de laine brute : travail insalubre et ingrat dans la puanteur sui generis moutonnière et le floconnement des poussières de poils.
20 années vont ainsi passer avec des perspectives déclinantes dues à l’évolution économique : la concurrence internationale, la crise économique de 1929, la naissance des fibres synthétiques, la clientèle de plus en plus soucieuse de qualité, les exigences ouvrières de 1936 !
Mais voici que la guerre de 1939-1945 va « ressourcer » la filature. La pénurie générale va, grâce aux ressources lainières régionales, redonner à l’entreprise une notoriété lucrative : toute une paysannerie avisée récolte la laine et s’en vient approvisionner l’usine. Le trafic est profitable, et la laine une matière d’échange de valeur.
Il est donc fort probable que ce temps là fut richement apprécié. Il faut dire que Louis CHENUT en prisait aussi l’autorité et l’ordre moral. Et Georget, en célibataire épicurien, acceptait sans doute l’intérêt provisoire de la situation.
Avec le lent retour à une vie normale se dessine le fatal destin de la filature centenaire. Les frères CHENUT ne croient plus en l’avenir du textile français. Ils laissent péricliter et mourir le site industriel. La grande roue rouillée s’arrête. L’usine est fermée (1973) et vendue (1993).


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